Émile VUILLERMOZ (1878-1960)

Blog consacré à la vie et l’œuvre du musicien, journaliste et critique d’arts Émile Vuillermoz Utilisant la dimension d'éphéméride d'un blog pour présenter chacune des informations concernant Vuillermoz à la date de l'événement.

"Vedettes"

La presse belge rajeunit, en ce moment, en le remettant en discussion, un problème classique de la technique de l’écran : la dictature des « vedettes » est-elle, pour le cinéma, un danger ou un bienfait ?

La question a souvent été posée.

Elle a provoqué de longues controverses. Il y a des « vedettistes » obstinés et des « anti-vedettistes » non moins irréductibles. Le conflit est intéressant et mérite notre attention, surtout en ce moment où nous sommes amenés à opérer, dans tous les domaines, une révision minutieuse de toutes les valeurs d’avant guerre.

L’impérialisme de la star est un régime qui nous vient d’Amérique. Ce sont les démocraties qui sont friands de ces sucres, de ces couronnements, de tous les jouets monarchistes, trônes, sceptres, diadèmes et manteaux de cour. Notre République ne se lassait pas de couronner des rosières et de fêter les reines de toutes les corporations, tandis que les citoyens du Nouveau-Monde s’enorgueillissaient de posséder les rois du pétrole, de l’acier, du guano ou du porc salé. La toute- puissance de la « vedette » devait s’épanouir tout naturellement au pays des superlatifs où règne la superstition de tous les championnats.

La foule – cette bergerie remplie de moutons de Panurge – accepte volontiers les consignes impératives que lui impose une publicité bien faite. N’ayant pas toujours un sens critique très développé, le spectateur de cinéma se résigne fort bien à vénérer comme un demi-dieu ou une déesse, l’acteur ou l’actrice que des affiches péremptoires et des échos extasiés saluent, chaque jour, comme des êtres surnaturels. Si, dans le fond de l’âme, il n’est pas tout à fait de cet avis, il se gardera bien de l’avouer pour ne pas paraître ridicule et chantera docilement sa partie dans le chœur des panégyristes complaisants.

Mais ne nous y trompons : il y a deux sortes de vedettes et il est honnête de les classer correctement. Il y a l’artiste que ses qualités personnelles -talent ou beauté- imposent irrésistiblement à notre attention. Celui-là exerce une autorité légitime et nul ne saurait lui reprocher de surclasser ses camarades. Mais il y a aussi l’interprète que l’on « starifie » artificiellement et que l’on « lance » comme un apéritif et une pilule laxative. Rien n’est plus facile, et, à la condition de posséder des crédits de publicité suffisants, ou connaît vingt recettes infaillibles pour fabriquer de toutes pièces des « idoles-de-la-foule » garanties incassables, lavables, indémaillables et irrétrécissables.

Ce « distinguo » est essentiel dans le procès qui nous occupe. Il est tout naturel et parfaitement raisonnable, lorsqu’on se propose de tourner un film, de chercher à en confier le principal rôle à un comédien tel que Raimu ou Emil Jannings, par exemple, mais il est déloyal de tout sacrifier aux caprices de la favorite du commanditaire, promue arbitrairement, par la seule vertu du dollar, à la haute de dignité de « the greatest…, in the world ».

Vous connaissez tous ces renommées surfaites, ces réputations usurpées, ces gloires « soufflées », méthodiquement regonflées, comme des pneumatiques par les coups de pompe de la réclame. Le mécanisme de l’opération est simple. On décide, un beau jour, entre gens d’affaires, de donner le « cours forcé » à tel comédien, à telle comédienne sur qui repose le succès d’une entreprise cinématographique. On valorise, artificiellement, au maximum, cette « locomotive » qui entraînera tous les wagons. On dépense, sans compter, les millions nécessaires et il est bien rare que le public résiste à cette offensive. Par goût et par paresse d’esprit, la foule aime les hiérarchies, les diplômes, les prix et les médailles. Elle est donc enchantée d’applaudir un talent breveté ou une beauté patentée.

Mais il d’agit, maintenant, de récupérer les fonds de lancement. Pour cela, il est indispensable d’amortir ces dépenses sur une longue période de production et de prolonger désespérément la carrière des « enfants gâtés » officiels. Et c’est là que l’immoralité de cette technique apparaît, car on en arrive à fausser progressivement les distributions en maintenant, à tout prix, au premier plan une star ayant perdu sa fraîcheur ou un acteur dépouillé par l’âge de ses meilleures qualités. Et, pendant ce temps, de jeunes artistes de valeur sont méthodiquement tenus à l’écart des studios pour que l’étalage des fruits frais ne fasse pas de tort au commerce des conserves.

Voilà ce qu’il y a de dangereux dans le régime trop industriel du « starisme » intégral. Le cours forcé d’une vedette a des conséquences désastreuses. Lorsqu’on a enfoncé solidement dans le crâne de quelques millions de spectateurs l’idée fixe que, seule, Melle X, peut incarner supérieurement les personnages de grandes coquettes, il devient très difficile  d’extirper ultérieurement cet axiome de leur cervelle. Automatiquement, il faudra continuer à donner à la foule son jouet préféré, même lorsqu’il sera défraîchi et vermoulu.

Un film magique ne réussira que si le nom magique de l’idole brille en lettres de feu au fronton du temple. Et, comme les grenouilles qui demandaient un roi, les commanditaires qui s’étaient fabriqué une reine sont parfois victimes de leur imprudence. Car la tyrannie de la vedette devient vite redoutable. Connaissant son pouvoir et sa valeur marchande, la « locomotive » imposera sa volonté aux mécaniciens et aux chers de gare, en choisissant elle-même, son itinéraire. La star  -mâle ou femelle- exigera un droit de regard sur les scénarios, sur les distributions, sur les mises en scène, les costumes et les accessoires, pour défendre efficacement ses intérêts en éliminant les jeunes concurrents dangereux, en se taillant la part du lion et en se préparant des « effets » dont le succès sera infaillible. Premier appauvrissement de la réalisation.

De plus, les auteurs et les cinéastes en quête d’affaires sauront bientôt que, pour être admis à gagner sa vie dans la firme Z., il faut travailler sur mesure pour la « star-maison ». On revivra donc éternellement la même scène ; on rééditera obstinément à son intention les situations qui ont créé sa renommée ; on écartera de sa route tout ce qui est neuf, original, inattendu, tout ce qui ne lui va pas comme un gant. Et cette standardisation de la pensée constitue un second appauvrissement plus grave encore.

Il y a beaucoup d’autres dangers dans l’exploitation trop exclusive de la vedette. En cette période de « vaches maigres », on s’aperçoit que les super-cachets de ces arrogantes altesses déséquilibrent les budgets honnêtes. La misère des temps a forcé ainsi certains producteurs à renoncer à ce trop coûteux mode de traction et à distribuer les rôles à des interprètes qualifiés par leur seule valeur personnelle. L’entreprise comporte des risques, car le public, moutonnier, éprouve confusément le sentiment qu’un film sans vedettes n’est pas une marchandise de luxe, un article sorti de chez le grand faiseur. Et il l’aborde avec une certaine méfiance. Tant il est vrai que les dupes s’attachent avec force à tous ceux qui les ont dupés !

Cependant, quelques expériences récentes ont prouvé qu’un film interprété par des artistes peu connus mais bien choisis, peut réussir aussi brillamment qu’un « navet » armorié. Ce résultat est fort encourageant, car ce rajeunissement des cadres rétablit l’équilibre des valeurs spirituelles si souvent renversé dans nos studios. On finira, peut-être, par comprendre que le talent d’un auteur ou d’un compositeur a tout de même plus d’importance, en art, que celui de ses interprètes. Si notre cinéma se hausse jusqu’à cette vérité première, il faudra se féliciter des épreuves financières qui l’auront amené à accomplir, bien malgré lui, cette bienfaisante ascension.

Emile VUILLERMOZ,
article paru dans le mensuel Ensemble !,
n°9, 1er septembre 1943.

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